Voici ce que disent les données brutes pour le Québec: 152 usines fermées; 10 892 emplois perdus en moins de cinq ans. Pour le Canada: 75 000 emplois directs disparus; 150 000 emplois indirects perdus - victimes des effets économiques des restructurations financières. Mais derrière ces chiffres se cache la détresse des familles déracinées et des communautés décimées. Ils ne peuvent exprimer l'anxiété du travailleur forestier qui apprend que le régime de retraite auquel il a cotisé pendant des décennies pourrait disparaître en raison des lois actuelles régissant les faillites, pas plus que sa détresse de ne pouvoir recevoir des prestations d'assurance-emploi pour mettre le pain sur la table jusqu'à ce qu'il puisse retomber sur ses pieds.
De l'action, ça presse!
Les conservateurs fédéraux, qui étaient pourtant prêts à soutenir l'industrie de l'automobile en Ontario, restent maintenant de marbre lorsque vient le temps d'adopter de réelles mesures pour soulager la souffrance des communautés forestières ou pour revitaliser l'industrie. Que peut faire le gouvernement fédéral? Il y a déjà un bon moment que l'organisation que nous présidons, le Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier, met de l'avant trois propositions qui iraient loin pour aider les travailleurs et travailleuses, l'industrie forestière, et l'économie québécoise.
En premier lieu, plusieurs importants joueurs de l'industrie, AbitibiBowater, Smurfit-Stone et Papiers Fraser, sont présentement placés sous la protection des tribunaux contre leurs créanciers. Avec le niveau d'endettement qui les afflige, l'accès au crédit est non seulement difficile, mais également très dispendieux. Nous demandons donc à Ottawa d'intervenir et d'aider ces entreprises par des garanties de prêts à des taux commerciaux qui leur permettraient de refinancer leur dette à des taux de 4 à 6%, beaucoup plus accessibles et raisonnables que les 15 à 20% auxquels ils sont présentement soumis.
Les conservateurs avancent que les garanties de prêts enfreindraient l'Accord sur le bois d'oeuvre, mais les avis juridiques que nous avons demandés nous disent le contraire. Non seulement l'ensemble des partis politiques fédéraux (à l'exception des conservateurs) est d'accord avec nous sur ce point, mais ironiquement, le gouvernement fédéral défend actuellement notre position en faveur des garanties de prêts devant les tribunaux du commerce international à Londres, plaidant qu'elles sont conformes à l'Accord.
Avantage injustifié
Le gouvernement se doit, dans un deuxième temps, de réagir à l'avantage commercial injustifié et destructeur que les États-Unis accordent à ses usines sous la forme de fameuses subventions à la «liqueur noire». L'industrie américaine des pâtes et papiers reçoit actuellement une subvention de 0,50 $ par gallon de «liqueur noire» utilisée pour transformer la pâte en un carburant de remplacement aux combustibles fossiles, une largesse qui lui vaut des chèques du gouvernement américain totalisant entre 6 et 9 milliards US$ pour 2009 seulement.
Par comparaison, si une usine de carton d'emballage comme Smurfit Stone à La Tuque avait droit au même type de subvention, elle recevrait 60 millions $ par année. Les firmes canadiennes, confrontées à cette situation, ne peuvent simplement plus concurrencer des usines américaines qui sont payées pour produire leur propre combustible. Faisant fi de nos analyses, le gouvernement canadien a réagi avec un programme canadien accordant des «crédits» pour de futurs investissements en capital. Non seulement cette initiative ne donne en crédits conditionnels que 60% de ce que les usines américaines reçoivent en chèques non conditionnels, mais ces crédits sont si lentement rendus accessibles que les producteurs canadiens ne pourront en bénéficier, dans le meilleur des cas, avant 2010.
La crise dans l'industrie forestière ne date pas d'hier. Nous perdons des emplois dans ce secteur depuis plus de cinq ans, bien avant le début de la crise économique qui nous afflige. Il est clair que la demande en produits de pâtes et papiers diminue graduellement. La crise économique a aggravé cette chute de la demande, en affectant le secteur publicitaire et les médias écrits. Cette situation est à l'origine de notre troisième proposition: Ottawa doit s'asseoir avec tous les joueurs de l'industrie et des communautés forestières pour développer une vision commune.
Accompagner le virage
Nous savons que la forêt et les arbres continueront de pousser. Il s'agit d'une ressource naturelle et renouvelable. Ne peut-on pas trouver une façon de faire vivre ces communautés qui ont vécu de la forêt pendant des années en développant une vision nous permettant d'agir pour l'intérêt commun? Le problème principal vient du fait que nous produisons presque exclusivement du papier. Ne devrions-nous pas plutôt faire autre chose avec cette ressource? Malheureusement, la structure industrielle en place préconise plutôt la fermeture d'usines comme celles de Dolbeau-Mistassini et de Beaupré... Et lorsque l'on ferme une usine, il est difficile de la rouvrir pour les convertir. C'est possible de le faire, mais il faut pour cela une vision et un accompagnement de la part des gouvernements. Ottawa refuse de le faire et l'industrie dépérit.
Alors que nous approchons inévitablement des élections fédérales, ne devrions-nous pas demander des comptes aux politiciens qui ont négligé et laissé tomber nos travailleurs forestiers et leurs communautés? Le Canada a besoin de chefs politiques qui croient en l'avenir d'une industrie qui a non seulement été essentielle à la croissance économique de notre pays, mais qui peut continuer à l'être si nous en décidions ainsi..
Dave Coles, président du Syndicat canadien des communications, de l'énergie et du papier
Gaétan Ménard, secrétaire-trésorier du SCEP










