La science est une discipline complexe, et il n'est pas toujours facile de la rendre accessible. J'aimerais balayer toutes les théories de complots, issues de scénarios, certes imaginatifs, mais mal ficelés autour de ouï-dire et d'informations invérifiables, qui font six fois le tour de la terre en 24 heures. Il n'y en a pas de conspiration. Point à la ligne. Les gens de l'Organisation mondiale de la santé, de Santé Canada et des compagnies pharmaceutiques, ainsi que leurs enfants, se feront vacciner. Croyez-vous vraiment qu'ils comploteraient contre eux-mêmes?
Comprendre le vaccin
Un vaccin est une façon contrôlée de stimuler le système immunitaire à produire des anticorps contre les microbes qui nous agressent de temps à autre. Dans le cas de l'influenza (la grippe), le virus est d'abord tué (donc irrémédiablement incapable de causer la maladie) avant d'être mis sous la forme d'un vaccin. Ce fantôme de virus nous est ensuite injecté en petite quantité pour que notre système immunitaire le reconnaisse et y réagisse. Lorsque le vrai virus, agressif, arrivera, vous pourrez l'attaquer avant qu'il cause des dommages.
Je vais tenter d'imager la chose pour la rendre plus digestible. H1N1, c'est l'ennemi qui peut fondre sur une ville, forcer les demeures et s'attaquer à ses habitants qui, installés dans leur salon, n'ont rien vu venir et n'ont strictement rien pour se défendre. Chaque fois que H1N1 prend le contrôle d'une demeure, il gagne l'avantage de pouvoir attaquer tous les voisins immédiats. Si rien n'arrête H1N1 rapidement, le tiers de la ville peut être neutralisé. Quelques habitants meurent au combat, d'autres sont alités, les autres s'occupent des blessés. On tente bien de produire des armes, mais prise par surprise et affaiblie, notre fabrication est lente. La ville est paralysée.
Or, la ville voisine a pris la peine d'identifier l'ennemi avant qu'il n'arrive. On le connait, on a son portrait, on peu prévoir sa stratégie. On a non seulement fabriqué nos armes avant l'attaque, mais on a placé devant chaque demeure des troupes d'assaut. Lorsque H1N1 se pointera, il sera poivré comme un gruyère. Voilà ce que c'est un vaccin: une préparation au combat.
Dans quelle ville aimeriez-vous vous trouver?
Si le combat n'a pas lieu, tant mieux, mais personne ne pourra nous accuser de ne pas avoir vu venir. Nous n'aurons perdu que de l'argent.
L'Histoire et la science.
En 1918, H1N1 a balayé près de 50 millions de vies. Parmi elles, beaucoup de jeunes dans la force de l'âge. Le monde n'était pas prêt; ils n'avaient pas la chance que nous avons. Pouvez-vous croire qu'on cherchait désespérément un vaccin alors? Ils seraient grandement surpris, nos ancêtres, s'ils nous voyaient aujourd'hui combattre le vaccin qui aurait, pour eux, sauvé des millions de vies et de familles endeuillées!
J'ai étudié pendant plus de 26 ans l'immunologie et la microbiologie, et je m'émerveille encore devant les miracles de l'évolution de la vie. Le système immunitaire est un chef-d'oeuvre d'organisation, réglé au quart de tour après quelque quatre milliards d'années de mise au point. Le fait de connaître ce système me met pleinement en confiance. Je n'ai nul besoin de scruter internet et de faire des associations, aussi enlevantes soient-elles, entre des faits épars pour expliquer ce que j'observe.
Les virus, comme celui de l'influenza, sont aussi un miracle de l'évolution. Ces petits paquets de mauvaises nouvelles, qui jouent avec leurs gènes comme on joue aux cartes, n'ont certainement pas besoin d'un invraisemblable complot pour agir. Ils ont sévi de tout temps, bien avant l'avènement des savants fous.
L'importance de la vaccination contre la grippe
Je crois qu'il est normal que la population soit inquiète. Le blâme revient, en partie, à la communauté scientifique qui communique parfois très mal. La vaccination a sauvé des centaines de millions de vies à travers le monde depuis qu'elle existe. Ce que plusieurs semblent oublier, c'est qu'un virus circulera dans une population tant et aussi longtemps qu'il n'aura pas atteint tous les gens susceptibles de l'être. Voilà pourquoi la vaccination de masse est justifiable: pas pour l'individu seul, mais bien pour la société dans laquelle il vit.
Plus de gens accepteront de se faire vacciner, plus vite le virus sera pris de court et s'éteindra. Une petite piqûre, une petite larme pour le bien de tous. Il faut voir plus loin que la vision égoïste de la vaccination. Surtout pour une infection comme la grippe. Ne nous trompons pas, la grippe n'est pas un rhume, elle peut tuer! Mais la grippe paralyse aussi une société en alitant sa force de travail pendant plusieurs jours.
Posons notre regard autour de nous. N'avez-vous pas près de vous des diabétiques? Des asthmatiques? Des femmes enceintes? De très jeunes ou de très vieilles personnes dont le système immunitaire est moins efficace? Ces personnes sont vulnérables, les faits le démontrent; ce n'est pas un coup monté. Recevoir le vaccin en tant qu'individus c'est protéger ces personnes aussi. Si comme population, nous nous rebellons contre la vaccination, l'Histoire nous pardonnera-t-elle?
La part du vrai et du faux
Si j'ai tort et que H1N1 frappe faiblement, eh bien oui nous aurons dépensé de l'argent - quelque 8$ par personne vaccinée - mais nous aurons de toute façon sauvé des vies et nous aurons épargné des hospitalisations coûteuses. Ça, c'est une certitude aussi solide qu'une cloison d'acier. Si les opposants au vaccin ont tort - et ils ont tort - ils auront dépensé, eux, des vies qui auraient pu être sauvées et des souffrances bien réelles qui auraient pu être évitées; ça aussi je peux vous l'assurer.
Comme société, à quelle hauteur plaçons-nous la barre pour accepter la vaccination du grand nombre? Cent décès, 1000 hospitalisations? Mille décès, 10 000 hospitalisations? Encore plus? Quel est notre niveau de tolérance? Posons-nous la question: notre tolérance serait-elle la même si un de nos proches était hospitalisé et que nous étions placés devant une attente interminable? Un vaccin individuel ne protège pas qu'une vie, il en protège deux, cinq, 10 autre. On ne peut pas le dire avec certitude, mais ce que je peux affirmer, sans risque de me tromper, c'est qu'un vaccin protège 100 fois plus que pas de vaccin du tout.
Lorsque je vois les dommages que peut causer H1N1, et que je pose un regard qui embrasse à la fois la science, l'Histoire, ce que H1N1 est devenu et ce qu'il pourrait être, je me placerai sans aucune hésitation en première ligne pour la vaccination.
Jean Barbeau, microbiologiste
Faculté de médecine dentaire et faculté de médecine, Université de Montréal











