Après m'être senti moi aussi absorbé dans cette vague consensuelle massive, je reprends mes esprits et reviens à la raison: non! Ce serait une très mauvaise idée de se mettre à légiférer sur le code vestimentaire des citoyens et même des simples fonctionnaires de l'État. On ne doit rien interdire!
Nous avons au Québec une exceptionnelle tradition d'ouverture et de tolérance, qui procure un excellent climat social et fait qu'il fait si bon vivre ici. C'est un précieux héritage qu'il faut préserver. On doit se méfier comme de la peste du mouvement frileux et rétrograde de repli identitaire, amorcé par le «code d'Hérouxville», exploité par l'ADQ et maintenant repris par le Parti québécois. Cela, ça sent mauvais, et la chemise brune n'est jamais très loin...
Toute législation ou réglementation dans ce domaine risque, en plus de s'avérer inapplicable, de sombrer dans le ridicule, le grotesque ou l'arbitraire. Si on ne doit pas cacher son visage, va-t-on, par exemple, interdire le port d'un masque antigrippe en cas de pandémie? Et comment déterminer si une femme voilée le fait par profonde conviction religieuse personnelle ou par suite d'une manipulation due à un sinistre complot planétaire? La cinéaste Francine Pelletier, qui a fait un film sur le sujet, témoigne de la sincérité de celles qu'elle a côtoyées pendant un an et se déclare hostile à toute forme d'interdiction. Même à l'occasion d'un vote, l'interdiction est absurde, comme le soulignait un fonctionnaire du Bureau des Élections, puisqu'on autorise le vote par correspondance ou par procuration et qu'on ne voit pas à ce moment-là le visage de la personne.
Nul besoin de nouvelle législation. Nos tribunaux sont amplement équipés pour répondre à toute plainte ou toute demande de cas particuliers. Cela vaut aussi dans les institutions d'enseignement, où il est parfaitement légitime de sanctionner tout élève qui manifeste un comportement inadéquat. Il y a là des mécanisme de recours prévus si une personne se sent lésée par une décision des autorités. Cette personne peut ensuite, si souhaité, en référer aux tribunaux, jusqu'à la Cour suprême. C'est là le droit de tout citoyen ou résident du pays, et c'est très bien comme ça.
Il est navrant de voir des personnes supposément intelligentes dire les pires âneries sur ce sujet (et là, je ne parle pas de Richard Martineau). Quand les Josée Boileau, Nathalie Petrowsky, Denise Bombardier et autres invoquent la théorie du complot islamiste ou se posent en donneuses de leçons, on ne peut s'empêcher de sentir la condescendance et le «maternalisme» (version féminine du paternalisme) dans leurs propos, qui se résument un peu à ceci: «Nous, nous sommes bien plus avancées et libérées (?) que vous qui débarquez de vos frustes déserts médiévaux dans notre éden démocratique, et on va vous extirper de votre ignorance et de votre aliénation». Cela ne sonne-t-il pas comme du déjà entendu, quand un certain W. prétendait, avec ses gros sabots, apporter les bienfaits de la démocratie au Proche-Orient?
Et que dire des femmes esclaves de la mode hypersexualisée? Sont-elles plus aliénées ou plus libérées que les femmes voilées? Un string qui émerge de plus de 10 cm de la taille basse d'un jean, cela peut aussi déranger un certain nombre de personnes, pas mal plus que ne le ferait un voile intégral. Va-t-on interdire le string excédentaire si on interdit le voile?
Je vivais à Paris en mai 1968, et même si je n'ai pas tout acheté de cette grande kermesse libertaire, par bien des aspects assez superficielle, il y avait alors un slogan omniprésent, que j'ai conservé comme devise personnelle: il est interdit d'interdire.
Christian Feuillette
Montréal
Ex-candidat libéral dans la circonscription de Jeanne-Le Ber lors des élections fédérales de 2008









