Point de vue

Singulariser le religieux revient à nier la laïcité

Si la déclaration intitulée «Pour un Québec laïque et pluraliste», publiée mardi dernier dans Le Devoir, prétend aux principes de séparation et de neutralité qui fondent effectivement la laïcité, elle en propose toutefois une conception relativement usée, voire surannée. La laïcité doit-elle vraiment s'ériger en rempart contre la volonté présumée du religieux de s'insinuer dans l'espace public? Doit-elle se traduire par une forme d'hygiénisme qui chercherait à juguler l'expression religieuse pour assainir ce même espace? Voilà qui évoque les luttes d'un autre temps, lorsque laïcisation rimait avec anticléricalisme et antireligion.

Mais ce temps n'est plus: la séparation de l'État et du religieux est consommée, et la neutralité institutionnelle, pleinement exercée. Bien qu'elle ne soit pas figée dans une charte, la laïcité qui se pratique au Québec est bien réelle; c'en est une qui intègre plus qu'elle n'assimile, en se souciant de l'autonomie morale des individus et de l'expression de leur liberté dans les limites prescrites par la loi. Ainsi l'appartenance religieuse n'a pas, pour l'État-arbitre, un statut supérieur ni inférieur à celui d'autres composants de l'identité, tels le sexe, l'âge ou l'ethnie, comme en témoignent les multiples applications de l'accommodement raisonnable; et il n'appartient pas à ce même État de déterminer la charge symbolique d'un signe religieux.

Or en cela, notre laïcité de reconnaissance évite, précisément, le piège que nous tend cette déclaration. Car à rebours d'une neutralité qui considère désormais le religieux dans sa dimension essentiellement culturelle, les auteurs de ce nouveau manifeste semblent toujours lui conférer une charge symbolique qui, en retour, leur permet d'y voir une menace et d'alimenter leur discours de combat. À les lire, le religieux ne serait pas un élément constitutif, mais plutôt intrusif, de l'espace public.

Mais peut-on encore affirmer, aujourd'hui, que cette singularisation du religieux par vieil antagonisme oeuvre en faveur de la neutralité et, partant, de la laïcité? À titre d'exemple, l'échec à considérer nos propres symboles religieux comme le témoignage d'un héritage historique et culturel, en leur conférant encore aujourd'hui une valeur religieuse qui nous inciterait en retour à les soustraire aux regards, dénote-il vraiment une posture laïque? On peut en douter. Comme on peut douter que cette pratique de la dissimulation, proposée par ladite déclaration, soit nécessaire et pertinente.

Ainsi, à moins qu'elle ne concerne la sécurité ou le bon fonctionnement d'une institution, la manifestation d'une adhésion religieuse n'impose rien d'autre à l'environnement social que l'obligation de s'exercer à l'accueil de la diversité. Un exercice nécessairement difficile. Quant aux valeurs de société que cette adhésion ostentatoire pourrait heurter, telle l'égalité des hommes et des femmes, leur respect est déjà assuré par l'appareil législatif. En outre, interdire dans l'espace public l'expression de valeurs perçues comme différentes par la société d'accueil serait démocratiquement périlleux.

Subsiste alors le problème que soulèvent ces manifestations dans la fonction publique. Mais les frapper d'interdiction ne revient-il pas à confondre neutralité apparente et neutralité effective? L'absence de symbole religieux ne garantit qu'une apparence de neutralité, alors que la neutralité effective s'exerce par l'application réelle des normes laïques dans l'exercice d'une fonction, indépendamment des multiples signes d'appartenance - ethnique, culturelle ou religieuse - du fonctionnaire. Contraindre celui-ci à dissimuler son appartenance religieuse, outre de confiner la neutralité à un vain simulacre, suggérerait implicitement l'incapacité dudit fonctionnaire à distinguer sa religion de sa fonction, ou pire: l'incapacité des citoyens eux-mêmes à faire cette distinction.

En somme, les tenants d'une charte de la laïcité ne devraient-ils pas s'employer à valoriser l'exercice véritable de la neutralité étatique, plutôt que d'exhorter à la dissimulation d'une altérité religieuse dont le seul crime est de se donner à voir? Certes, on peut déplorer que certaines pratiques d'accommodement aient pu exercer une contrainte excessive sur la «majorité» et, de toute évidence, de nombreux ajustements devront être apportés. Néanmoins, l'erreur serait d'espérer en faire l'économie par l'application d'une laïcité crispée traitant le religieux en fait d'exception et, conséquemment, sacrifiant la neutralité dont ironiquement elle se réclame.

Depuis plusieurs années, des sociologues français appellent à une «laïcisation de la laïcité». Plutôt que de s'inspirer d'un ancien modèle désormais en crise, le Québec gagnerait à proposer aujourd'hui le modèle de demain.

Benjamin-Hugo LeBlanc, ancien élève de l'École Pratique des Hautes Études (Paris), est actuellement professeur de sociologie au cégep de Sainte-Foy à Québec.

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