Le magnésium fout le camp...

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Les forêts souffrent aussi des pluies acides, mais... (Photothèque Le Soleil)

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Les forêts souffrent aussi des pluies acides, mais de façon moins évidente que les lacs, car leurs effets surviennent surtout sous terre.

Photothèque Le Soleil

Jean-François Cliche
Le Soleil

(Québec) «J'aimerais savoir comment les pluies acides affectent les écosystèmes de nos forêts», demande simplement Simon Tourangeau, de Québec.

Bien qu'on en entende beaucoup moins parler que dans les années 90, où elles défrayaient régulièrement les manchettes, les pluies acides continuent d'être un grave problème environnemental. L'acidité normale de la pluie est un pH d'environ 5,6 - sur une échelle où le pH va de 1, le plus acide, à 14, le plus basique, et où la valeur 7 correspond à une substance neutre (ni acide, ni basique) -, mais les précipitations qui tombent sur le nord-est de l'Amérique du Nord ont des pH variant souvent entre 4,2 et 5,0. Ce qui est environ 10 fois plus acide que l'eau de pluie normale, puisque comme la célèbre échelle de Richter, celle du pH est logarithmique. Selon le Virtual ChemBook du Elmhurst College aux États-Unis, des valeurs aussi stupéfiantes qu'un pH de 3 (comparable à du vinaigre!) ont déjà été mesurées dans des gouttelettes «made in USA».

Évidemment, si la pluie est acide, on se dit spontanément que les cours d'eau le deviendront eux aussi, ce qui nuira à la vie aquatique. Et c'est effectivement ce qui se produit : des cas extrêmes ont même été recensés au Québec, où des lacs ont complètement perdu leur population de poissons. D'après le document du ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs La problématique des lacs acides au Québec, les mesures prises par le Canada et les États-Unis ont nettement amélioré les choses depuis 20 ans, sans toutefois régler tout le problème.

L'acidité des pluies persiste, dit le chercheur en pédologie (la science des sols) forestière du ministère des Ressources naturelles et de la Faune Roch Ouimet, et n'affecte pas que les lacs. Les forêts sont très touchées elles aussi, mais d'une manière plus difficile à voir que la «mort d'un lac», car les effets surviennent surtout sous terre. «Le principal effet des pluies acides sur les forêts, dit-il, c'est une perte de nutriments comme le calcium, le magnésium et le potassium», perte qui se produit parce que plus l'eau est acide, mieux elle dissout certains minéraux. Une fois en solution, ceux-ci sont emportés avec le ruissellement, ce qui appauvrit le sol.

Les plantes et les arbres, explique M. Ouimet, ne peuvent pas se passer de ces trois minéraux. Le calcium leur est indispensable parce qu'il entre dans la composition de la paroi des cellules végétales. Le magnésium est quant à lui un morceau essentiel de la chlorophylle, la molécule qui capte l'énergie solaire nécessaire pour la photosynthèse, et le potassium régit pour sa part l'ouverture des «stomates», des orifices situés sous les feuilles par lesquels entre le gaz carbonique. Ce dernier, rappelons-le, est un des «matériaux de base», avec l'eau, que les plantes transforment en sucre pendant la photosynthèse.

Bref, résume M. Ouimet, quand ces trois nutriments (ou même un seul) ne se trouvent pas en quantité suffisante dans le sol, la croissance des végétaux ralentit, ce qui fait que nos écosystèmes peuvent soutenir une vie moins abondante qu'avant. «Dans certaines érablières [pas les producteurs de sirop, mais les "régions végétales", comme l'"érablière à tilleul" dans laquelle se trouve Québec, N.D.L.R.], on peut aussi voir des signes de carence en magnésium plus nets [un jaunissement des feuilles], surtout sur la rive nord, où les sols étaient plus pauvres au départ.

«Ce qui se passe aussi, poursuit-il, c'est un remplacement de certaines espèces par d'autres. Le hêtre à grandes feuilles, par exemple, se rencontrait de façon sporadique dans les érablières, mais il est de plus en plus présent en sous-étage parce que c'est une espèce moins exigeante.»

M. Ouimet craint aussi qu'un effet supplémentaire, potentiellement grave, ne vienne s'ajouter dans le futur : la saturation des sols en azote. Les deux principaux gaz qui causent les pluies acides sont en effet le dioxyde de soufre (SO2), qui se transforme (en partie) en acide sulfurique (H2SO4) en contact avec l'eau, et les oxydes d'azote (NOx), qui donnent quant à eux de l'acide nitrique (HNO3). Et lorsque ce dernier entre en solution dans l'eau, il se sépare en deux ions (des particules ou molécules électriquement chargées), soit un ion hydrogène (H) et un nitrate (NO3-). En lui-même, le nitrate n'est pas toxique - bien au contraire, c'est un engrais -, mais il en tombe tellement, dit M. Ouimet, que nos forêts sont incapables de tout utiliser.

Des nitrates s'accumulent donc dans les sols depuis des décennies, et si rien ne change, il arrivera nécessairement un moment où le sol deviendra saturé. Les nitrates excédentaires seront alors emportés par le ruissellement, et M. Ouimet redoute qu'ils n'accélèrent l'eutrophisation des lacs.

«Pour l'instant, on n'observe aucun effet, mais c'est un peu comme une bombe à retardement», dit-il.

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