En 2000, après sept années de travail dans la chaleur et les odeurs de l'Afrique, nous revenions dans la fraîcheur et la torpeur du Québec. En décembre 2007, nous repartions sur le continent des aïeux de l'humanité. Cette fois-ci, nous nous sommes rendus en République centrafricaine (RCA) pour travailler sur le projet de Complexe d'aires protégées de Dzanga-Sangha du Fonds mondial pour la nature (World Wide Fund for Nature ? WWF).Â
La RCA est située dans le bassin du Congo, qui constitue le deuxième plus grand bloc de forêts tropicales du monde après l'Amazone. Avec une surface d'environ 200 millions d'hectares, le bassin du Congo recèle une faune et une flore uniques au monde. La flore des basses altitudes comprend environ 10 000 espèces, alors que la faune est constituée d'éléphants, de buffles, de gorilles, de chimpanzés et d'okapis, entre autres. Environ 30 millions de personnes représentant 150 groupes ethniÂques vivent en Afrique centrale.
Situé dans la portion forestière de la RCA, le Complexe d'aires protégées de Dzanga-Sangha abrite une des plus grandes concentrations d'éléphants de forêt du pays. Le gorille des plaines y est également abondant et constitue une espèce très prisée des quelque 1000 touristes qui viennent visiter le parc chaque année. En tout, 16 espèces de primates y ont été recensées, incluant le chimpanzé.
L'objectif ultime de ce projet, constitué d'un parc national et d'une réserve, est de conserver la biodiversité du lieu en harmonie avec l'utilisation durable des ressources naturelles. En théorie, le parc national est dévolu aux activités de conservation et d'écotourisme. Quant à la réserve, elle est le siège d'activités de prélèvement durable des ressources naturelles. Le WWF se concentre particulièrement sur la surveillance antibraconnage, l'habituation des gorilles, l'écotourisme et le suivi écologique. Bien qu'il s'agisse d'un exemple concret de développement durable, le projet évolue dans un contexte sociopolitique instable et fragile.
Résistances
Car les résistances sont fortes. Les communautés locales dépendent des ressources naturelles de l'aire protégée pour subvenir à leurs besoins, et les années de lutte antibraconnage menée au détriment de la sensibilisation et d'un réel partenariat ont exacerbé les tensions entre l'équipe du projet et les populations locales. De plus, il y a quelques années, la compagnie forestière qui embauchait une importante main-d'oeuvre locale a quitté la région, laissant les populations sans source de revenus réguliers et augmentant ainsi la pression sur l'aire protégée. En 2007, à la suite de déclarations intempestives, certains représentants du projet ont même reçu des menaces de mort de la population.
Les six premiers mois de notre séjour resteront gravés dans nos esprits et même dans nos corps! Notre maison (initialement infestée par des légions de blattes) entourée d'une luxuriante végétation reçoit la visite quotidienne d'une vingtaine de singes moustac, dont le pelage verdâtre s'harmonise avec le bleu pastel de leur faciès.
Les oiseaux, peu visibles en raison de la dense couverture végétale, nous gratifient de leurs concerts journaliers aussi exotiques que mélodieux. Le touraco géant et le perroquet gris sont les solistes de cette symphonie tropicale.
À 45 minutes de la maison par la piste forestière, on peut observer en tout temps au moins une cinquantaine d'éléphants accompagnés d'un assemblage d'espèces diverses : bongo, buffle, hylochère, sitatunga et colobe guereza.
Depuis 10 ans, un groupe de biologistes habitue les gorilles à la présence humaine, ce qui permet de pouvoir s'approcher d'eux. Une expérience unique! Sous les yeux ébahis des touristes, un mâle de 200 kg peut plier un arbuste pour aller déguster des feuilles ou des petits fruits qui, pour nous, humains, seraient inaccessibles sans l'emploi d'une échelle.
À la kalachnikov!
Chaque journée de travail a son lot d'imprévus. Entre février et mai dernier, des groupes de braconniers organisés ont littéralement envahi l'aire protégée et ont commencé à décimer les éléphants de la clairière Dzanga à coups de mitraillettes kalachnikov.
Nos écogardes ont eux-mêmes essuyé quelques salves sans se faire blesser. La hiérarchie du ministère des Eaux et des Forêts, responsable de gérer les aires protégées en RCA, a été saisie de cette situation dramatique et, avec le ministère de la Défense, est descendue à notre rescousse. Quelle ne fut pas notre surprise de voir débarquer un beau matin les militaires armés de lance-
roquettes et de tout leur attirail militaire, juste au moment où nous recevions une délégation composée d'une équipe de tournage de la télévision allemande et des représentants des bailleurs de fonds!
La vie de tous les jours a également ses petits désagréments. Malgré le repassage systématique de nos vêtements, quelques oeufs de Cordylobia anthropophaga ont réussi à survivre dans une des chemises de Marc étendues sur la corde à linge à l'extérieur de la maison. Ce qu'il a d'abord pris pour des rougeurs attribuables à des piqûres de moustiques s'est transformé en petites larves émergeant de son torse et de ses épaules. Une dé-
sinfection en règle est venue finalement à bout de son cauchemar éveillé. Bref, il faut avoir la peau dure pour vivre en RCA!

















