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Un chant triste, triste

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Un chant triste, triste

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Pierre Foglia
La Presse

(Greensboro) C'est un tout petit peu l'hiver, ici aussi. Sont pas habitués. Vous auriez dû voir la dame du bed emmitouflée comme une Esquimaude quand elle est partie ouvrir sa quincaillerie, ce matin - elle tient une quincaillerie dans la ville voisine. Vous allez chasser le phoque, Anne?

On est partis en même temps, mais moi j'allais par la campagne, j'allais chez Annie Lee, qui est la femme de ménage d'Anne. Noire, évidemment. C'est écrit dans le livre d'Obama, dans Les rêves de mon père, page 45: «... des femmes noires viennent à domicile laver le linge des Blancs ou faire le ménage. Les Noirs sont là sans être là, présences indistinctes, silencieuses». Indistincte et silencieuse, c'est exactement Annie Lee.

C'est pas des gens qui donnent des grandes entrevues, les femmes de ménage. Je les connais bien : ma mère a été femme de ménage toute sa vie et, quand j'y repense, elle était un peu nègre aussi, ma mère, en tout cas pas mal plus que celle d'Obama.

Bref, j'allais chez Annie Lee, à quelques milles du bed, par une campagne jadis toute de coton, aujourd'hui creusée de lacs de pisciculture où l'on élève des barbotes. On est dans la capitale mondiale de la barbote.

Annie Lee, j'ai commencé par l'amadouer un matin qu'elle s'exécutait chez Anne. Beau plancher! Tu le fais à genoux? Puis, une autre fois: t'as des enfants? Sept, elle a dit. Puis je l'ai vue hésiter, recompter mentalement. Euh, huit, a-t-elle corrigé. Je ne sais pas si ceci explique cela mais, quand elle s'est mariée à 17 ans, elle en avait déjà eu deux, un à 14 ans et un à 15. Curieusement, le bonhomme avec qui elle vit maintenant, Dayton - ils n'ont pas d'enfants ensemble - a hésité aussi à la même question: six? euh, sept. Non, attends : huit, j'en ai huit!

C'est un détail qui dit que ce ne sont pas les mêmes Noirs que d'habitude. Pas des Noirs journalistes, pas des Noirs artistes, pas des Noirs chauffeurs de taxi, pas des Noirs président des États-Unis. Des Noirs du Sud, comme il n'y en a même pas dans les livres d'Obama. Dans les livres d'Obama, les Noirs sont tous urbains. Ici, ils sont encore dans les champs de coton, même s'il n'y a plus de champs de coton. Je vais dire quelque chose de terrible : ils sont encore esclaves même s'il n'y a plus d'esclaves. Sad, sad, song.

Ils sont sur des chemins défoncés, beaucoup dans des roulottes. Mais pas Annie Lee, qui vit dans une grande maison de 18 pièces sur trois ou quatre acres de terrain boisé, un cheval dans un enclos, un bois de noyers en arrière. Raconté comme ça, ça a l'air de «Fermette à vendre dans un site enchanteur». Pas du tout. Masure toute raboudinée, pas dans une dump mais pas loin, avec des carcasses d'autos et plein de vieux outils qui traînent.

Dayton n'était pas là. Il était à la chasse, au bout du terrain. Venez souper ce soir, m'a invité Annie Lee, Dayton sera là, il y aura aussi Jasmin, ma petite-fille.

Quand j'y suis retourné le soir, Dayton m'a fièrement montré le chevreuil qu'il avait tué le matin, pendu par les pattes à un arbre. Il en manquait déjà la moitié, donnée à des amis. Son premier chevreuil de l'année. Il y a eu beaucoup de premières, ce jour-là. J'étais le premier Blanc invité à leur table, mais ce n'est pas la race qui a fait la plus grande différence. Vous ne le croirez pas: c'est la religion.

J'avais préparé des questions, dont une sur la religion, que j'ai posée au tout début, pour m'en débarrasser: t'es baptiste?

Oui. Toi?

Euh, moi? Euh... je suis rien. Que j'aurais donc pas dû. Il est revenu là-dessus toute la soirée. Rien? Comment est-ce possible? T'es la première personne comme ça que je rencontre. Il m'a même dit à un moment donné : je suis vraiment en état de choc.

Ben là ! T'es pas sorti beaucoup.

Pourtant si. Il a travaillé 15 ans à Detroit chez GM. Il a tâté assez longtemps de l'héroïne pour voir des trucs terribles, mais apparemment jamais aussi terribles qu'un athée. Il m'a pas lâché de la soirée. On parlait d'autre chose, il y revenait tout d'un coup :

Qui fait le jour? Hein? Hein? Qui fait la nuit? Pourquoi tu te lèves le matin?

Le croirais-tu, bonhomme, je me lève le matin pour aller interviewer des Nègres créationnistes. Je l'ai juste pensé. En fait de civilités, ça c'est plutôt bien passé. Le souper a été correct, du poulet avec des beans, la tarte à la purée de patates douces était amusante, on a bu du thé. La petite-fille Jasmin, qui est énorme, ne disait pas un mot. Annie Lee, pas grand-chose non plus. Ça se passait entre Dayton et moi. Une entrevue toute croche. Remarquez que, de toute façon, j'aurais fait ma chronique sur les à-côtés, comme je la fais toujours. Reste que j'ai été vraiment déstabilisé par deux... comment dire? Deux trous dans la conversation, deux abîmes qui se sont ouverts tout à coup sous mes pieds.

Premier abîme: l'Italie. Il m'a demandé d'où je venais. J'ai dit Italie. J'ai vu à son air que ni lui ni Annie n'avaient aucune idée de ce dont je parlais. Italie? J'aurais pu dire la Moldavie ou le Tatarstan.

Le deuxième abîme, c'est quand le portable de Dayton a sonné. Au lieu d'une sonnerie ou d'une petite musique, on entend la voix d'un annonceur de la télé le soir des élections : The next president of the United States... Là, ça coupe, et sur un air de rap ho-ho-ho-bama, bam-bam bama...

J'ai embarqué là-dessus. J'ai dit: c'est quand même une victoire incroyable.

Pour une fois, les Noirs ont voté ensemble, a dit Dayton.

Et quelques Blancs quand même aussi, j'ai précisé.

On s'en fout des Blancs. Suffisait que les Noirs se tiennent.

Oups, l'ami ! On a ici un petit problème de chiffres. Vous êtes juste 12%.

Comment ça, 12%? Nous (les Noirs) sommes majoritaires dans ce pays.

J'étais sidéré. Je n'avais pas imaginé cette misère désinformée, déconnectée, aussi culturellement, socialement désorganisée. Sad, sad song.

Comme beaucoup de Blancs, je ne connais du racisme que son folklore, pas ses effets réels. Toute la soirée, par ma faute, on n'est pas sortis du folklore. Mon carnet était plein de notes folkloriques. C'était comment quand t'étais petit? Raconte, Nègre. Raconte au journaliste blanc, raconte, qu'il fasse de lui-même un petit Erskine Caldwell, peut-être un Steinbeck.

Et le Nègre de raconter : pas le droit de boire à la même fontaine que les Blancs. Pas le droit de sortir avec une Blanche. Pas le droit d'aller à la même école. Pas le droit de s'asseoir en avant dans l'autobus. Pas le droit de passer par la porte d'en avant quand on allait porter quelque chose chez les Blancs ou se faire payer pour une job.

Et le Ku Klux Klan? Raconte, Nègre. Raconte au journaliste blanc quelques horreurs sur le Ku Klux Klan.

Non, m'a dit Dayton, je n'ai pas été témoin d'histoires d'horreur avec le KKK. Il y avait ici une section du KKK, on les connaissait, c'était juste comme un autre club social, des racistes ordinaires.

Les Blancs ne savent rien du racisme ordinaire du Sud, qui tire les Noirs du Sud par le fond et les maintient là. Qu'importe toutes les marches pour les droits. Dis-moi, Dayton, qu'est-ce qui a changé dans tes rapports avec les Blancs entre aujourd'hui et quand t'étais petit?

Il n'a jamais entendu parler de l'Italie, il ne sait pas combien il y a de Noirs aux États-Unis, mais là-dessus il est encyclopédique.

Ce qui a changé? Tout a changé. Et rien n'a changé. Ce qui a changé, c'est qu'ils ne nous traitent plus comme des merdes. Ce qui n'a pas changé, c'est qu'ils pensent exactement comme avant qu'on est des merdes. Ce qui n'a pas changé, c'est que tout est organisé exactement comme avant pour qu'on reste des merdes.

Tu crois qu'Obama peut changer ça?

Je ne sais pas. Tu sais ce que tu devrais faire? Le plus gros employeur de Greensboro, c'est une usine de poisson, la Heartland Catfish, où toutes les piscicultures de la région vont porter leurs barbotes. Tu devrais aller la visiter.

Et je verrai quoi?

Tout.

J'y suis allé.

Les poissons sont transportés dans des camions-cuves jusqu'à l'usine, une goulotte les déverse sur un tapis mobile où ils avancent, gueule ouverte, vers les couteaux mécaniques qui vont les fileter vivants un par un, pour finir, au bout de la chaîne, dans des bacs de glace concassée. Tout le long du parcours, des ouvriers trient, ôtent les scories, coupent à une vitesse affolante les bouts de nageoire oubliés par les couteaux mécaniques. Vous savez, le cinéma des cuisiniers japonais ? Ça, mais huit heures par jour. Les ouvriers se coupent souvent les doigts. Coupés net.

Ils sont 150 sur la chaîne. Sauf quelques Latinos, tous des Noirs. L'usine est une glacière au-dessous de zéro. De l'eau partout. À 6,25 $ l'heure, 40 heures, 250 $ brut par semaine.

Les quelques Blancs de l'usine sont contremaîtres, comptables, responsables de l'expédition. La même structure de travail que dans les champs de coton avant l'abolition de l'esclavage.

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