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Réjean Tremblay au Burkina Faso

Les parias de l'excision

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Les parias de l\'excision

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C'est dans cette cour, sans électricité, sans meuble, sans même un pot de chambre, que les fistuleuses opérées vivent leur convalescence de trois mois.

Photo: Azize Bamoko, Collaboration spéciale

Réjean Tremblay
La Presse

(Ouagadougou) La vie n'est pas tous les jours facile au Burkina Faso. Manque d'argent, manque d'eau. Et bien trop de soleil et de poussière. Pourtant, plusieurs Québécois s'activent dans ce pays d'Afrique de l'Ouest. Notamment des médecins et des infirmières, qui s'occupent des victimes de l'excision. Notre journaliste Réjean Tremblay en revient. Il nous fait part de ses surprises - nombreuses - dans une série de quatre articles dont voici le premier.

Il n'a pas plu depuis des mois. L'air est sec et cuisant. La gorge est irritée et les yeux piquent à cause de la poussière rouge que le moindre souffle de vent soulève. Et le ballet fou des mobylettes chinoises polluantes achève le travail.

C'est une journée comme les autres à Ouagadougou. Les grands boulevards comme les ruelles de terre rouge sont bordés de cabanes diverses et d'étals encombrés. Les hommes sont souvent affalés sur une pile de tissu et dorment au soleil pendant que les femmes abattent la besogne avec cette majesté qui détonne dans tout le reste.

Je suis dans un quartier de Ouagadougou que je n'ai jamais vu. Encore plus poussiéreux que le centre-ville. Encore plus démuni.

L'auto, un vieux bazou, tourne dans une ruelle où, changement, la poussière est grise. On s'arrête devant des débris. Ma première idée, c'est que c'est un taudis abandonné, tout en ciment. Je jette un coup d'oeil. Puis, je sens...

C'est l'odeur d'urine qui m'a prévenu que les prochaines minutes seraient intolérables. Et devant ces caveaux de blocs de ciment, sans électricité, sans meuble, sans même un pot de chambre, je refuse de croire ce que je vois et ce que je sens.

Ça ne se peut pas. Ce n'est pas vrai que des femmes qui ont été opérées pour des fistules vivent là-dedans depuis trois mois. Ce n'est pas vrai que d'autres attendent depuis des semaines pour enfin avoir droit à l'opération qui leur permettra de revivre. Pas dans ces caveaux de ciment, pas dans cette cour pierreuse plombée par le soleil. Pas étendues à même le plancher de ciment poussiéreux.

Mme Rasmata Kabré, présidente du Club des femmes professionnelles, est encore bouleversée quand elle vient voir «ses» protégées. Quelques femmes qui l'accompagnent restent graves. L'une d'entre elles pleure à chaque visite tellement chacune de ces patientes fait pitié.

«Nous n'avons pas d'argent, nous n'avons pas de moyens. Ces femmes, il faut les nourrir, les blanchir, les laver. Elles n'ont rien. Elles ont été rejetées toute leur vie parce qu'elles sentaient trop mauvais. Elles sont traumatisées. Notre club s'est donné comme mission de les soigner, d'aller les chercher dans les villages, où on les a rejetées dans une case à part pour ne pas endurer leur odeur, et de leur permettre de se faire opérer ici, au centre hospitalier Yalgado-Ouédrago de Ouagadougou. Cet automne, nous avons pu procéder à 35 opérations. Ç'aurait été beaucoup plus si la mission de 20 médecins et infirmières québécois prévue pour le 21 novembre n'avait pas été retardée pour des raisons obscures», explique Mme Kabré.

***

La fistule est une conséquence tragique de l'excision. Dans les villages et même les villes d'Afrique, même au Burkina Faso, où l'excision est illégale depuis 1996, des centaines de milliers de jeunes filles subissent cette mutilation : « C'est bien pire que ce que pensent les Occidentaux», assure le professeur agrégé et chirurgien gynécologue Michel Akotionga. Nous l'avons rencontré à la clinique Suka, la clinique privée de la fondation de Chantale Compaoré, la femme du président.

«Regardez, j'ai plein de photos de femmes que j'ai opérées pour reconstruire leurs organes génitaux. Quand les petites filles atteignent la puberté, les vieilles femmes leur coupent le clitoris et les petites lèvres, et souvent les grandes lèvres aussi. L'opération se fait à froid, sans anesthésie, avec une lame de rasoir ou un simple couteau, quand ce n'est pas une petite hache. La douleur est horrible et les fillettes sont mutilées pour le reste de leur vie», explique le Dr Akotionga.

Quand la jeune fille accouche pour la première fois, il arrive que le vagin, ayant perdu trop d'élasticité, provoque un éclatement des canaux urinaires ou du côlon. C'est la fistule. La femme devient incontinente et perd continuellement son urine ou ses selles par le vagin. Elle est rejetée non seulement par le mari, mais aussi par toute la communauté. On refuse de manger les repas qu'elle prépare parce qu'elle est trop nauséabonde. Toutes, elles n'ont souvent rien à manger et n'ont personne à qui parler. C'est l'horreur totale.

Les chirurgiens de Ouagadougou ont réussi à «réparer» 35 de ces femmes en reconstruisant les cloisons entre les canaux urinaires, le côlon et le vagin, et en extrayant une partie du clitoris caché par la chair.

***

Au moins, au Burkina Faso, les femmes d'affaires engagées dans cette lutte désespérée et les chirurgiens qui font les opérations n'ont pas à craindre pour leur sécurité. Pas en ville, en tout cas. Et la situation change. C'est long, c'est désespérément long, mais ça change. Ça fait 18 ans que le Comité national contre l'excision a été formé: «Tous les villages ont été touchés par le Comité. La sensibilisation a été telle que personne ne peut dire que l'excision est une bonne chose, note le Dr Akotionga. Ceux qui s'opposent à l'éradication de l'excision, je ne sais pas comment les qualifier. Malheureusement, il y a des malhonnêtes qui font mine d'être pour le progrès et qui continuent à défendre l'excision.»

C'est une vieille tradition qui oblige tant de femmes à pratiquer l'intervention sur leurs propres filles ou leurs petites-filles. Une femme non excisée peut ne pas avoir droit à des funérailles. Et surtout, dans de nombreux villages et dans certains quartiers de la ville, leur statut social est très diminué. Elles sont perçues comme des «courailleuses». Le Dr Akotionga soutient que, il y a 15 ou 20 ans, 75% des femmes burkinabè étaient excisées. Actuellement, le taux global chez les moins de 40 ans est d'environ 40%, ce qui est encore beaucoup trop: «Mais au Burkina, il y a une nette tendance à la baisse. La loi de 1996 a beaucoup aidé», dit-il.

Ce qui est affolant, c'est que 15% des jeunes filles qui viennent consulter les médecins affirment qu'elles feront exciser leurs propres filles, pour qu'elles soient bien vues dans la société.

Le Dr Akotionga soutient qu'il est privilégié. Ses patientes n'ont pas à payer un sou pour une opération ou pour les médicaments à la clinique Suka. Et les conditions, pour l'Afrique, sont très bonnes.

Mais ailleurs...

***

Les patientes de Mme Kabré sont maintenant moins timides. Ça fait une bonne heure que je suis avec elles. Elles ne parlent que le moré, la langue des Mossi, et c'est Mme Kabré qui me traduit leurs brèves réponses. Martine a un beau bébé toujours collé contre elle. L'opération a été un succès. Elle doit seulement attendre que ce soit guéri, et on la raccompagnera dans son village. Si elle le veut. Plusieurs de ces jeunes femmes ne veulent plus revoir ceux qui les ont ainsi rejetées.

«Le vrai problème, c'est les hommes. En Afrique, les femmes ne décident rien. Il faut que le mari décide tout. Il n'y a pas de centre de santé, et les femmes, souvent adolescentes, accouchent dans des conditions épouvantables. Quand une fistule se produit, c'est le début d'un enfer pour la femme. Le mari ne veut plus la sentir, les gens du village non plus. Un véritable enfer. Il n'y aura jamais de mots assez durs et crus pour le dire», dit-elle.

Le club des femmes professionnelles a entrepris sa mission en 2006. À sa première manifestation publique, trois femmes ont accepté de témoigner à visage découvert. Le bouche à oreille a suivi. Le 20 novembre, pour la première fois, Céline Yoda, la ministre de la Promotion de la femme, est venue visiter les patientes de Mme Kabré. Depuis, elle a donné du riz à l'organisme pour qu'on puisse nourrir les femmes.

Les moyens sont modestes. Nourrir, blanchir et soigner une convalescente coûte 2,50$ par jour. Après, il faudra trouver une place dans un car quelconque. Parce que les femmes n'ont même pas une charrette pour aller chercher le bois pour la cuisson. Elles n'ont rien : «Après l'essentiel qui est l'opération, il faudra parler de réinsertion sociale. Opérées, elles pourront avoir une vie. Elles seront considérées comme normales. Mais pendant ces trois ou quatre mois d'interminable attente, on veut leur enseigner à coudre, à fabriquer de petites choses. Il y a tant à faire et si peu de moyens. On va commencer par essayer de nettoyer cette cour», ajoute Mme Kabré.

Elle me présente Martine, elle me présente Sangare Awa, elle me présente... je n'ai pas compris le nom. Mais je sais qu'elle a 16 ans et qu'elle a déjà subi trois opérations qui ont échoué. Elle en a encore pour des mois. Mais au moins, il y a de l'espoir.

Le samedi 29 novembre, le Club des femmes professionnelles a organisé un banquet-bénéfice avec soirée dansante. Le prix des billets était très élevé pour Ouagadougou. J'en ai acheté deux à 20 000 CFA, un peu plus de 50$.

Si vous voulez acheter des billets pour le prochain bal, vous écrivez à Mme Rasmata Kabré à bpwouaga@yahoo.fr.

Des fois, pour Noël, il restera peut-être un peu de tourtière...

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