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Tous bilingues?

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Tous bilingues?

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Photo: David Boily, La Presse

 

Christian Dufour

Dans la mesure où l'on peut se fier aux statistiques, les francophones québécois sont donc très bilingues pour un groupe qui se veut majoritaire. C'est tout particulièrement le cas de ceux qui travaillent et habitent à Montréal, bilingues aux trois quarts, et des francophones actifs de la grande région de Montréal, bilingues aux deux tiers.

Tout porte à croire que ces niveaux de bilinguisme sont en progression. On se demande donc où peut bien être le problème important et urgent décelé par les élites québécoises au sujet du bilinguisme des francophones. À moins, bien sûr, que le bilinguisme universel et généralisé ne soit devenu une exigence en soi, une idéologie décrochée de la réalité et des besoins.

 

Déjà bilingues à des degrés divers, les Québécois n'ont pas à le devenir tous et de la même façon. Les besoins en ce qui a trait à la connaissance de l'anglais varient considérablement en fonction du type de profession, de l'endroit où l'on vit, des intérêts, goûts et ambitions de tout un chacun. Il va de soi enfin que les francophones hors Québec et les minorités ethniques québécoises - ces dernières données en exemple dans le rapport Bouchard-Taylor! - ne sauraient servir de modèle, à moins que l'on ne veuille engager les francophones québécois dans un processus accéléré d'assimilation analogue à celui qui affecte ces deux groupes.

Les Québécois sont déjà objectivement très exposés à l'anglais - ouvrez un poste de télévision, même à Chicoutimi -, ils sont littéralement pénétrés par cette langue qu'il leur est relativement plus facile d'apprendre que pour la plupart des habitants de la planète - exception faite des Danois, des Norvégiens, des Suédois, des Néerlandais (...). Comment expliquer autrement qu'une Québécoise unilingue comme Céline Dion ait pu apprendre l'anglais à un âge relativement tardif - 17 ans -, atteignant un tel niveau de maîtrise de cette langue qu'elle est en mesure de l'emporter sur ses rivales anglophones? Cela dit, Céline Dion a gardé et gardera vraisemblablement toujours un accent français quand elle parle anglais, n'en déplaise à ces jeunes libéraux qui voudraient que les Québécois parlent un parfait anglais dans l'avenir.

Statut inférieur

Les Québécois ont un problème, mais ce n'est définitivement pas qu'ils ne sont pas tous parfaitement bilingues. En fait, c'est le contraire qui constituerait une régression. Pour les employeurs, exiger systématiquement le bilinguisme comme on recommence à le faire, indépendamment des besoins réels de l'emploi, par principe et par snobisme, sous prétexte d'ouverture au monde, mais aussi parce que le supérieur hiérarchique ne parle pas français, c'est revenir au bon vieux temps des Canadiens français qui ne pouvaient trouver d'emploi s'ils ne parlaient pas anglais et devaient supporter seuls le poids du bilinguisme. C'est faire des unilingues français qui le resteront des citoyens dont le statut sera inférieur - «ils ne sont même pas capables de parler anglais!». C'est diminuer le statut du français seul, quand il n'est pas accompagné de l'anglais.

Le jour où les unilingues français comme Pierre Lapointe, qui s'est hissé au sommet dans son domaine sans maîtriser l'anglais, deviendront des citoyens de seconde zone, le côté ethnique de la culture québécoise se mettra à enfler. Déjà, il est profondément troublant que l'on ridiculise Pauline Marois, après qu'elle eut prouvé pendant 25 ans ses qualités de politicienne, du seul fait que l'on vient supposément de découvrir qu'elle ne parle pas bien anglais. Cette désapprobation, qui ne sanctionne aucune lacune concrète, est un signe qui ne trompe pas d'un affaiblissement identitaire québécois au détriment du français: désormais, un aspirant premier ministre du Québec devrait par principe - tout est là - être bilingue. Quand ils se moquent de l'anglais de Mme Marois, nos beaux rieurs sont-ils conscients qu'avec leur nouveau Québec bilingue, c'est une question de temps avant que, juste retour des choses, le premier ministre du Canada n'ait plus, lui, à parler français?

Cela remet à sa juste place cette distinction, que l'on n'a pas manqué de faire dans ce débat, entre le bilinguisme individuel et le bilinguisme institutionnel. Les deux seraient fondamentalement différents: le premier ne pourrait qu'être une bonne chose, alors que le second ne serait pas objectivement souhaitable. C'est oublier que les deux catégories ne sont pas hermétiquement séparées et que la généralisation du bilinguisme sur le plan individuel ne pourra qu'avoir des conséquences politiques de nature collective. À sa façon, le débat politique ouvert par la déclaration de Mme Marois le montre, de même que certains commentaires suscités par son niveau personnel de bilinguisme.

L'auteur est politologue et enseigne à l'École nationale d'administration publique. Nous publions ici un extrait de son nouveau livre «Les Québécois et l'anglais - Le retour du mouton» (Les Éditeurs Réunis) qui sort en librairie aujourd'hui.

 

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