Ensuite, les jeunes sont invités à un autre local pour une séance de discussion, «au cas où ils voudraient parler d'un ami qui vit une situation semblable».
Ce scénario a été répété des centaines de fois depuis une dizaine d'années en Amérique du Nord.
Mise au point par un psychologue de l'Université d'État de Georgie, à Atlanta, cette approche permet de détecter les enfants d'alcooliques le plus tôt possible et de les aider à éviter de se heurter à leur tour à cet écueil.
«La génétique n'explique que 40% de la variance du risque d'alcoolisme chez les enfants d'alcooliques», explique James Emshoff, le psychologue d'Atlanta.
«Pour le reste, il s'agit de comportements que l'enfant apprend de ses parents, qu'il s'agisse d'un point de vue favorable à l'alcool ou de l'utilisation de l'alcool pour gérer le stress et les situations difficiles. Nous pouvons certainement influencer cet apprentissage avec une intervention appropriée.»
Selon M. Emshoff, il y a 27 millions d'enfants d'alcooliques aux États-Unis, dont 11 millions ont moins de 18 ans. Appliqués au Québec, ces chiffres signifient que 250 000 enfants québécois ont des parents alcooliques. Entre un enfant d'alcoolique sur quatre et un sur sept deviendra lui-même alcoolique à l'âge adulte. Le risque est trois à quatre fois plus élevé que pour la moyenne de la population.
«On a longtemps pensé que les enfants étaient trop immatures pour qu'on leur parle de ce risque, et qu'une fois qu'ils étaient arrivés à l'âge adulte c'était trop tard, dit M. Emshoff. On considérait en quelque sorte qu'il était inévitable qu'ils aient des problèmes. Mais on le voit, certains s'en tirent mieux que d'autres.»
L'un des éléments permettant de mitiger le risque est le maintien de rituels familiaux.
«Les parents alcooliques qui réussissent à organiser chaque soir un repas familial normal, qui amènent les enfants à l'heure à l'école et à leurs rendez-vous, qui leur font faire leurs devoirs minimisent les effets négatifs de leur alcoolisme. C'est en quelque sorte le miroir de la définition clinique de l'alcoolisme, qui ne tient pas seulement compte de la quantité d'alcool consommée mais aussi de son impact sur la vie familiale, conjugale et professionnelle.»
Les enfants d'alcooliques doivent particulièrement faire attention aux premières expériences à l'adolescence.
«On pense que consommer de l'alcool à l'excès (binge drinking) a un effet important sur le cerveau à l'adolescence, parce qu'il est encore en développement», explique Thomas Brown, un psychiatre spécialiste de l'alcoolisme à l'Institut Douglas.
«Peut-être qu'il y a un impact encore plus grand chez les enfants vulnérables. De plus, les premières expériences avec l'alcool sont particulièrement importantes pour l'utilisation subséquente. Un adolescent dont les parents sont alcooliques doit chercher à éviter des comportements qui augmentent ses risques. À la limite, en étant extrêmement prudent, il peut complètement éviter l'alcool. Sinon, il peut se limiter à éviter d'utiliser l'alcool pour affronter des problèmes, apprendre à reconnaître le stress et à utiliser d'autres stratégies pour y faire face. Il faut aussi surveiller la tolérance : les gens qui sont très tolérants ont plus de risque de devenir alcooliques que ceux qui se sentent malades après une ou deux consommations.»
Chose certaine, l'étude des enfants d'alcooliques est en forte croissance. Des chercheurs ont ainsi montré qu'ils n'ont pas une conception plus positive de l'alcool que les autres, mais qu'ils ont moins de conceptions négatives; que les garçons d'alcooliques sont plus touchés que les filles au niveau de l'anxiété; et que l'alcoolisme peut se transmettre dans la fratrie, si des frères ou soeurs plus âgés développent au début de l'âge adulte des problèmes de consommation et s'il n'y a pas beaucoup de différence d'âge avec les autres frères et soeurs.
La psychothérapie au secours des alcooliques
On connaît les alcooliques anonymes et leurs réunions où les participants dévoilent leurs doutes et leurs angoisses devant les autres.
Mais il existe d'autres solutions pour soutenir les alcooliques qui tentent de s'en sortir. De plus en plus, la thérapie cognitivo-comportementale a la cote.
«Les recherches neurobiologiques ont montré que l'alcoolisme est un comportement appris», explique Felice Nava, un psychiatre du département du traitement des dépendances de la Ville de Trévise, en Italie, qui vient de publier un survol des traitements de l'alcoolisme.
«On apprend à associer un stimulus positif à la vue d'une bouteille d'alcool et à désirer l'alcool quand on veut éprouver ce stimulus, dit-elle. Si on peut apprendre, on peut désapprendre.»
La première étape, selon le Dr Nava, est d'identifier les lieux et personnes associés à l'alcool et les états d'âme qui incitent à la consommation.
«Ce sont des éléments déclencheurs. Une fois qu'on les connaît, le thérapeute peut mettre le client à l'abri avec des stratégies d'affrontement ou d'évitement de ces situations.»
Voir des personnes boire un verre dans des circonstances inoffensives, par exemple un repas du midi avec des collègues, fait-il partie des éléments déclencheurs?
«Si on cherche l'abstinence et qu'on vient de commencer, il faut définitivement éviter ce genre de situations, dit le psychiatre italien. En psychologie, il y a trois mécanismes d'apprentissage : le conditionnement classique à la Pavlov, l'expérimentation et l'imitation d'autrui. L'imitation est le mécanisme le plus fort. Il permet notamment aux enfants d'apprendre tout ce qu'ils doivent connaître à l'école. Il faut des mois, voire des années d'abstinence pour être capable de supporter la vue d'autres personnes qui boivent. On ne se rend pas compte tout de suite du stress que ça impose, mais il s'accumule et finalement on flanche et on recommence à boire.»
Une thérapie inventée dans l'ex-Yougoslavie, qui est populaire en Italie, prévoit même que tous les membres d'une famille cessent de boire en présence de l'ex-alcoolique. «C'est un peu extrême, mais ça illustre bien le problème de l'imitation.», dit-elle.












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